La France n’a pas voté un budget en équilibre depuis 1974. Cinquante-deux ans de déficit continu. Ce n’est pas une anecdote — c’est un mode de fonctionnement. Chaque année, l’État dépense plus qu’il ne perçoit. Chaque année, il emprunte la différence. Et chaque année, la dette grossit.

Ce constat n’est ni de droite ni de gauche. Il est arithmétique.

**113,7% ** — de dette publique rapportée au PIB — soit plus de 3 200 milliards d’euros — Source : INSEE / Eurostat, 2024

L’état des lieux

Fin 2024, la dette publique française atteint environ 113,7 % du PIB, soit plus de 3 200 milliards d’euros. Pour donner un ordre de grandeur : cela représente environ 48 000 euros par habitant, nourrisson compris. Ou encore : l’intégralité de ce que produit la France en un an et deux mois.

Le déficit budgétaire, lui, se situe autour de 5,5 à 6 % du PIB en 2024, très au-dessus de la limite de 3 % fixée par le Pacte de stabilité européen. La France fait partie des plus mauvais élèves de la zone euro, juste derrière l’Italie — et encore, l’Italie affiche une tendance à la réduction de son déficit, quand la France voit le sien se creuser.

La dépense publique représente 57,3 % du PIB — un record parmi les pays de l’OCDE. La France dépense proportionnellement plus que la Suède (49 %), que le Danemark (48 %), que l’Allemagne (49 %) et que la quasi-totalité des pays développés. Et ce niveau n’est pas conjoncturel : il est structurel, c’est-à-dire indépendant des crises.

**57,3% ** — du PIB en dépense publique — Record OCDE — contre ~49% en Allemagne et ~40% en moyenne OCDE — Source : OCDE, Perspectives économiques

La charge de la dette : le poste qui explose

La conséquence mécanique de cinquante ans d’endettement, c’est le poids croissant de la charge de la dette — les intérêts que la France paie chaque année à ses créanciers. En 2024, cette charge dépasse 50 milliards d’euros. Elle est devenue le deuxième poste budgétaire de l’État, après l’Éducation nationale et avant la Défense.

Pendant la décennie 2012-2022, les taux d’intérêt historiquement bas — parfois négatifs — ont masqué le problème. La France empruntait à des taux inférieurs à 1 %. La dette coûtait peu cher. C’était l’illusion de la gratuité. Mais depuis 2022, les taux remontent. L’OAT 10 ans (le taux auquel la France emprunte sur les marchés) oscille autour de 3 %. Et chaque point de pourcentage supplémentaire se traduit par des milliards d’euros de charge d’intérêt en plus.

Selon les projections du Haut Conseil des finances publiques, la charge de la dette pourrait dépasser 70 milliards d’euros d’ici 2028 si la trajectoire actuelle se poursuit. C’est l’équivalent du budget combiné de la Justice, de la Culture et de l’Agriculture.

Trop de dépenses ou pas assez de recettes ?

Le débat est ancien et profondément clivant. La gauche argue que les recettes fiscales sont insuffisantes — notamment du fait des baisses d’impôts accordées aux entreprises et aux plus aisés (CICE, flat tax sur les revenus du capital, suppression de l’ISF). La droite rétorque que le problème est la dépense — trop d’agents publics, trop de prestations sociales, trop de doublons administratifs.

Les données suggèrent que les deux camps ont partiellement raison — et partiellement tort.

Côté recettes : les prélèvements obligatoires en France atteignent 45,4 % du PIB selon Eurostat — le taux le plus élevé de l’Union européenne. La France taxe déjà plus que n’importe quel autre pays comparable. Augmenter encore les impôts se heurterait rapidement aux limites de la courbe de Laffer : au-delà d’un certain seuil, l’impôt décourage l’activité et réduit l’assiette fiscale plutôt qu’il ne l’augmente.

Côté dépenses : le problème n’est pas tant le volume que l’efficacité. La France dépense 57 % de son PIB en dépenses publiques, mais ses résultats en matière de santé (classement de l’OMS en baisse), d’éducation (classement PISA en baisse), d’infrastructures (état des routes, retard ferroviaire) ou de sécurité ne sont pas proportionnels à cet investissement. D’autres pays obtiennent des résultats équivalents ou supérieurs en dépensant 10 à 15 points de PIB de moins.

**45,4% ** — de prélèvements obligatoires rapportés au PIB — le plus élevé de l’UE — contre ~39% en Allemagne — Source : Eurostat

La comparaison qui fait mal

Comparons avec l’Allemagne, puisque c’est le partenaire le plus proche et le plus souvent cité. Dette publique : environ 63 % du PIB — presque la moitié de la France. Déficit budgétaire : proche de l’équilibre, souvent en excédent. Dépense publique : 49 % du PIB. Prélèvements obligatoires : 39 %. Et pourtant, les services publics allemands fonctionnent (les trains mis à part, concédons-le). Le système de santé est efficace. Le système éducatif dual alimente l’industrie en compétences.

Comment expliquer cet écart ? Pas par l’austérité — l’Allemagne n’est pas un pays austère. Mais par trois facteurs principaux : une gestion décentralisée qui limite les doublons, une base industrielle solide qui génère des recettes fiscales abondantes (voir notre analyse sur la désindustrialisation), et une culture politique du compromis budgétaire incarnée par le “frein à la dette” inscrit dans la Constitution.

Le déni français

Le phénomène le plus frappant n’est pas le niveau de la dette — d’autres pays sont plus endettés, comme le Japon. C’est le déni qui l’entoure. Chaque gouvernement promet de réduire le déficit “dès l’année prochaine”. Chaque loi de finances est présentée comme un effort de “sérieux budgétaire”. Et chaque année, le déficit réel dépasse les prévisions initiales. C’est devenu un rituel.

Le Haut Conseil des finances publiques, organisme indépendant chargé d’évaluer les prévisions budgétaires du gouvernement, a émis un avis défavorable ou réservé sur pratiquement tous les projets de loi de finances depuis sa création en 2012. Cela n’empêche rien. Les budgets sont votés avec des hypothèses de croissance systématiquement optimistes et des économies systématiquement surestimées.

Il serait excessif de prétendre que la dette est une catastrophe imminente. La France emprunte encore à des taux raisonnables. L’euro offre un bouclier que n’avaient pas les pays victimes de crises souveraines. Mais la trajectoire est insoutenable à moyen terme — et le reconnaître n’est pas du catastrophisme, c’est de l’arithmétique.

Le piège de la dette n’est pas spectaculaire. Il ne ressemble pas à une crise. Il ressemble à un lent glissement — chaque année un peu plus de dette, chaque année un peu plus d’intérêts, chaque année un peu moins de marge de manœuvre. Jusqu’au jour où la marge de manœuvre est nulle. Et ce jour-là, ce ne sont pas les marchés financiers qui paient. Ce sont les services publics. Les hôpitaux. Les écoles. Les citoyens.

La question n’est plus de savoir si la France vit au-dessus de ses moyens. Les chiffres répondent pour nous. La question est de savoir combien de temps cela peut durer — et quel sera le prix du réveil.