Vous connaissez Florange ? Cette petite ville de Moselle où se joue, en 2012, un drame industriel qui résume à lui seul quarante ans d’errements français. ArcelorMittal menace de fermer ses hauts fourneaux. Le gouvernement promet, négocie, menace de nationaliser. Puis recule. Les hauts fourneaux s’éteignent. Les ouvriers restent. Sans travail.
Florange n’est pas un accident. C’est un symptôme. Celui d’un pays qui, en l’espace de trois décennies, a volontairement — ou par négligence, ce qui revient au même — abandonné une part considérable de son appareil productif.
1,9 million
d’emplois industriels perdus entre 1980 et 2007 — Source : INSEE, séries longues de l’emploi
Les chiffres d’une amputation
En 1980, la France comptait environ 5,3 millions d’emplois industriels. En 2007, avant même la crise financière, ce chiffre était tombé à 3,4 millions. Selon les données de l’INSEE, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est passée de plus de 20 % dans les années 1980 à environ 11 % aujourd’hui. Un effondrement que peu de pays comparables ont connu avec une telle brutalité.
Et le mouvement ne s’est pas arrêté. Entre 2000 et 2016, la France a perdu en moyenne 40 000 emplois industriels par an, selon le rapport du Conseil National de l’Industrie. Textile, sidérurgie, chimie, électronique grand public : des pans entiers ont été délocalisés ou ont simplement disparu.
Soyons équitables : tous les pays développés ont connu une forme de désindustrialisation. La mondialisation, l’automatisation, la tertiarisation de l’économie sont des phénomènes universels. Mais la rapidité et l’ampleur du phénomène français n’ont pas d’équivalent parmi les grandes économies européennes.
Le contre-exemple allemand
Regardons outre-Rhin. L’Allemagne, exposée aux mêmes vents de la mondialisation, a maintenu sa base industrielle entre 20 et 23 % du PIB. Comment ? Par le Mittelstand : ce tissu de 3,5 millions de PME et ETI industrielles, souvent familiales, souvent centenaires, qui constituent l’ossature de l’économie allemande.
Le Mittelstand n’est pas un miracle. C’est le produit de choix politiques cohérents et maintenus sur plusieurs décennies : formation professionnelle duale intégrée dès le secondaire, relations banques-entreprises de proximité (les Sparkassen), fiscalité qui avantage le réinvestissement plutôt que la distribution de dividendes, et un consensus social qui valorise le travail industriel.
11 % vs 20-23 %
Part de l’industrie dans le PIB : France contre Allemagne — Source : Eurostat
En France, le choix inverse a été fait. Pas explicitement, bien sûr. Personne n’a jamais annoncé : “Nous allons sacrifier notre industrie.” Mais dans les faits, la combinaison d’une pression fiscale record (voir notre analyse sur la fiscalité), d’une complexité réglementaire étouffante (voir notre analyse sur les 400 000 normes), et d’un système éducatif qui dévalorise les filières techniques a produit exactement ce résultat.
2020 : le réveil brutal
Il aura fallu une pandémie pour que la France mesure le prix de ses renoncements. Mars 2020. Le pays découvre, stupéfait, qu’il est incapable de produire des masques chirurgicaux en quantité suffisante. Des masques. Pas des semi-conducteurs de dernière génération. Des masques en tissu non-tissé.
En 2019, l’unique usine française de masques, Kolmi-Hopen (groupe Medicom), produisait 170 millions d’unités par an. La Chine en produisait 20 milliards. Quand les frontières se ferment et que la demande mondiale explose, la France se retrouve à quémander sur un marché où les prix ont été multipliés par dix.
L’épisode est révélateur bien au-delà de la question sanitaire. Il illustre une dépendance structurelle qui touche des secteurs entiers : principes actifs pharmaceutiques (60 à 80 % de la production mondiale est concentrée en Chine et en Inde, selon l’Académie de médecine), composants électroniques, terres rares, panneaux solaires. La France a externalisé non seulement sa production, mais sa capacité à produire.
Le coût invisible de la désindustrialisation
Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Elles sont territoriales, sociales et politiques.
Territoriales d’abord. La carte de la désindustrialisation recouvre presque parfaitement celle du vote protestataire. Les bassins industriels de la Lorraine, du Nord-Pas-de-Calais, de la Picardie, de la vallée de la Meuse — tous sinistrés, tous en décrochage démographique, tous en colère. Ce n’est pas un hasard. Quand une usine ferme dans une ville de 10 000 habitants, ce n’est pas seulement 200 emplois qui disparaissent : c’est le boulanger qui perd des clients, le médecin qui part, l’école qui ferme une classe.
Le rapport de la Cour des comptes de 2022 sur la politique industrielle de la France estime que chaque emploi industriel détruit entraîne la disparition de 1,5 à 3 emplois induits dans les services. Faites le calcul : 1,9 million d’emplois industriels perdus, c’est potentiellement 3 à 5 millions d’emplois au total qui ont été aspirés par cette hémorragie silencieuse.
Le déficit commercial en est la traduction comptable la plus directe. En 2024, le déficit des échanges de biens de la France atteint 99,6 milliards d’euros. Au même moment, l’Allemagne affiche un excédent de plus de 210 milliards. Ce n’est pas une divergence conjoncturelle. C’est le reflet de deux trajectoires industrielles opposées.
-99,6 Mds€
Déficit commercial de la France sur les biens (2024) contre +210 Mds€ pour l’Allemagne — Source : Douanes françaises, Destatis
Réindustrialiser : possible, mais à quelles conditions ?
Depuis 2020, le mot “réindustrialisation” est revenu dans le vocabulaire politique. Le plan France 2030, doté de 54 milliards d’euros, affiche des ambitions dans les semi-conducteurs, l’hydrogène, les batteries électriques. Des usines s’ouvrent ici et là. Le discours a changé.
Mais reconnaissons-le : les obstacles structurels qui ont causé la désindustrialisation sont toujours là. La fiscalité sur la production reste supérieure à la moyenne européenne. La complexité administrative n’a pas diminué — elle a augmenté. Le système éducatif continue de dévaloriser les métiers techniques. Les délais de paiement continuent d’asphyxier les sous-traitants industriels.
Réindustrialiser sans traiter ces causes, c’est comme remplir une baignoire dont on n’a pas bouché la bonde. L’eau coule, l’argent public se déverse, et le niveau ne monte pas.
Ce n’est pas un complot. Personne n’a décidé de détruire l’industrie française. C’est un système — fiscal, réglementaire, éducatif, culturel — qui, de choix en non-choix, a rendu l’acte de produire en France plus difficile, plus coûteux et moins valorisé qu’ailleurs. Le piège s’est refermé sans que personne n’en tourne la clé.
D’autres pays l’ont compris. Le Danemark, les Pays-Bas, la Suisse ont maintenu des bases industrielles solides tout en étant des économies ouvertes et des États-providence généreux. La désindustrialisation n’est pas une fatalité de la mondialisation. C’est le résultat de politiques — ou de leur absence.
Le diagnostic est posé. Les chiffres sont là. Reste la question la plus difficile : que faisons-nous maintenant ?